ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE ET SOCIOLOGIQUE DES FUSILLÉS OU DÉCAPITÉS
BIBLIOGRAPHIE
PRÉCISIONS DU COMITÉ DE RÉDACTION
REMERCIEMENTS
LES FUSILLÉS ET DÉCAPITÉS
APRÈS JUGEMENT D'UN TRIBUNAL MILITAIRE ALLEMAND
(CÔTES-DU-NORD, 1940-1944)
Une étude d'Alain Prigent et de Serge Tilly
Ce cahier contient les 138 notices biographiques de résistants "nés ou domiciliés dans les Côtes-du-
Nord au moment de leur arrestation" ayant été jugés et condamnés à la peine de mort par un tribunal
militaire allemand puis fusillés ou décapités sur ordre des autorités militaires. La rédaction de ces
notices est le fruit d’un long travail de recherches essentiellement effectué aux archives départementales
des Côtes d’Armor à Saint-Brieuc où, depuis une quinzaine d’années, nous avons consulté les fonds
accessibles. Nous nous sommes également appuyés sur des fonds, encore sous dérogation, des
archives départementales d’Ille-et-Vilaine1. Nous avons aussi bénéficié des apports scientifiques et
méthodologiques du groupe de travail qui se réunit deux à trois fois par an, place Dupleix à Paris autour de
Jean-Pierre Besse et Thomas Pouty dans le cadre du projet de Dictionnaire des fusillés2. Ces rencontres,
avec des historiens de profession ou des responsables d’associations départementales, nourrissent des échanges et des discussions passionnés qui mettent en évidence la variété des situations régionales.
1. Nous avons également exploité les archives de l’ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants et Amis de la Résistance
des Côtes d’Armor) conservés par les acteurs et des témoins de cette période. 2. AERI : Association pour des Etudes sur la Résistance Intérieure.
135 FUSILLÉS ET 3 DÉCAPITÉS
L’étude globale de la répression menée par les troupes d’occupation allemandes a été faite, il y plus de
vingt ans maintenant, par Christian Bougeard 3. Nous nous proposons de reprendre cet objet d’étude en
nous concentrant sur les trajectoires individuelles des suppliciés. Cet angle de vue inédit nous permettra
d’affiner la connaissance de la Résistance départementale. Ce travail se fera en deux temps. Le présent
cahier présente donc les 138 notices biographiques des résistants ayant été jugés et condamnés à la
peine de mort par un tribunal militaire allemand puis exécutés sur ordre par les autorités militaires 4.
Dans le même temps, nous préparons également un autre volume de nos Cahiers qui intégrera les
notices des résistants engagés et/ou citoyens massacrés ou abattus sans jugement dans les principaux
sites départementaux 5. Sans être totalement exhaustif, cet ensemble de notices, au sein de ces deux
volumes, permettra d’affiner notre connaissance des victimes de la répression 6.
Dans cette introduction précisons d’emblée la méthodologie retenue afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté à la lecture de ce cahier. Nous nous sommes appuyés au départ sur la nomenclature définie par Jean-Pierre Besse et Thomas Pouty dans leur ouvrage. Nous avons donc étudié la trajectoire personnelle des
128 fusillés nés dans les Côtes-du-Nord ou domiciliés dans les Côtes-du-Nord au moment de leur
arrestation durant la période de l'Occupation 7. Nous avons en outre considéré que les trois résistants,
qui furent décapités à Cologne (Allemagne), relevaient de la même logique répressive, même si, en
réalité, il s’agit d’une répression particulière des victimes de la déportation. Cette définition du "corpus"
des 138 fusillés et décapités permet ainsi de prendre en compte l’ensemble des liens qui relient un fait
historique étudié (exécution après jugement) et une entité géographique (le département des Côtes-du-Nord).
3. Dans sa thèse la "pesée" de la répression a été parfaitement contextualisée historiquement. Les principales données "quantitatives"
sont connues. 4. Dans notre corpus, plusieurs exécutés n’étaient pas Résistants au sens commun du terme. 5. Les principaux lieux de ces massacres furent Plestan, Malaunay en Ploumagoar, Crec'h-Maout en Pleubian, Servel en Lannion,
L’Hermitage-Lorge. 6. En fournissant renseignements et documents iconographiques à Marie Pierre et Pierre Klein, nous avions déjà apporté notre
contribution à la connaissance de l’autre versant de la répression : la Déportation. Marie Pierre et Pierre Klein, Les déportés des
Côtes-du-Nord, livre mémorial, 2007. 7. Afin de simplifier notre étude, nous n’avons pas constitué un sous-ensemble particulier en ce qui concerne les "otages" fusillés
par les autorités allemandes après décision d’un tribunal militaire.
Ces liens peuvent être soulignés dans les deux tableaux suivants :
Né dans les Côtes-du-Nord
Né dans un autre département, domicilié dans les Côtes-du-Nord au moment de leur arrestation
Exécuté dans les Côtes-du-Nord
Exécuté dans un autre département
Le croisement des ces variables permet ainsi de définir les quatre cas de figure possibles.
Situation
Nombre
Né dans les Côtes-du-Nord.
Exécuté dans les Côtes-du-Nord.
44
Né dans les Côtes-du-Nord.
Exécuté dans un autre département.
50
Né dans un autre département, domicilié dans les Côtes-du-Nord au moment de leur arrestation.
Exécuté dans les Côtes-du-Nord.
7
Né dans un autre département, domicilié dans les Côtes-du-Nord au moment de leur arrestation.
Exécuté dans un autre département.
27
Total
138
Pour être exhaustif, indiquons que si 56 exécutions eurent lieu dans le département le plus grand
nombre des exécutions (83) le furent hors du département 8.
8 Si l’on peut constater que 21 personnes exécutées, nées dans le département, n'ont que peu de liens avec les Côtes-du-Nord,
on remarque aussi que la "diaspora costarmoricaine" vivant dans d’autres départements gardait des liens parfois très étroits avec
leur Bretagne natale.
CHRONOLOGIE ET ENTRÉE EN RÉSISTANCE
L’étude chronologique détaillée des exécutions est révélatrice des principales séquences de l’histoire de
la Résistance. Elle met en évidence la spécificité de l’engagement de ces Résistants.
1940
Une seule exécution a lieu dans notre département (Ange Dubreuil) en 1940. Il s’agit d’un acte de
rébellion "spontanée" qui traduit le rejet viscéral de la présence des troupes allemandes sur le territoire
français, présence considérée comme inacceptable voire insupportable. L’accrochage entre Ange Dubreuil
et un soldat allemand se fit dans un débit de boissons, seul espace où se côtoyaient civils français et
militaires allemands. D’autres faits de même nature avaient été signalés par les autorités françaises,
en particulier dans les rapports de sous-préfets. En jugeant et fusillant Ange Dubreuil, les autorités
d’occupation ont, sans nul doute, voulu mettre un terme à ces actes d’hostilité vis-à-vis des troupes
d’occupation. Si ces attitudes de rébellion, marginales et spontanées, ne peuvent être bien sûr mises
au compte d’une résistance organisée, elles démontrent à l’évidence un changement profond dans
l’attitude de la population par rapport aux troupes d’occupation.
CHRONOLOGIE DES EXÉCUTIONS (1940 - 1944)
ÂGES DES SUPPLICIÉS
1941
On relève huit exécutions en 1941. Si la seule opérée dans le département (Yves Coantin) relève des mêmes
motifs que celle de 1940, les sept autres qui se déroulent dans la région parisienne marquent une première
rupture dans l’histoire de la Résistance. Les autorités allemandes interviennent dans deux directions.
Elles s’attaquent aux membres des premiers réseaux de renseignements qui sont opérationnels en
Bretagne, en particulier dans le Finistère et les Côtes-du-Nord. Si certains appartiennent à des réseaux
en cours de structuration avec des réseaux nationaux comme ce fut le cas à Lannion (Roger Barbé et Maurice
Robert), d’autres appartenaient à des réseaux gaullistes plus organisés en liens avec la Résistance
(Joseph Thoraval, Jean Dorange). D’autre part, la répression contre la résistance communiste commence à
s’exercer contre les militants de la région parisienne, déjà internés, qui furent fusillés au titre des otages
(Francis Créno et Eugène Le Corre).
1942
Cette année est marquée par treize exécutions, toutes perpétrées hors du département, que l’on peut
classer en deux catégories.
Dans le premier ensemble lié aux filières d’évasion des aviateurs alliés, on note deux décapitations qui
ont eu lieu hors de France, au coeur du Reich, à Cologne : Georges Le Bonniec et André Marchais, qui appartenaient
ou qui étaient proches des milieux progressistes catholiques, pouvaient s’appuyer sur des réseaux qui
avaient la capacité d’accueillir ces aviateurs pendant plusieurs jours voire plusieurs semaines. Ils étaient
en liens avec des commerçants ou hôteliers, corporations disposant de véhicules, et dont les réseaux
sociaux étaient par nature très forts. Jugés une première fois après un procès à grand retentissement,
Georges Le Bonniec et André Marchais furent déportés. Jugés une seconde fois en Allemagne, ils furent donc
décapités.
Le second ensemble concerne les responsables du parti communiste (PC) clandestin. Fusillés à l’issue
de procès emblématiques comme celui de la Maison de la Chimie à Paris, ces militants de la région
parisienne (Yves Kermen) sont des militants ouvriers de premier plan. Les communistes arrêtés en Ille-et-Vilaine (Yves Le Bitous et Pierre L’Hotellier) furent jugés à l’issue du procès dit "des 29". Il s’agit donc bien de
la première grande vague de répression menée par les autorités afin de démanteler les structures du
PC en Bretagne. Elle frappe essentiellement des militants enracinés dans les milieux syndicalistes CGT
cheminots du dépôt rennais. Auteurs d’actions à caractère militaires (sabotages), bénéficiant de solides
solidarités de métier, ils furent arrêtés malgré un fort cloisonnement spécifique d’une organisation
clandestine structurée en triangle.
1943
Comme partout dans le pays, la répression prit en 1943 d’autres formes. Le nombre des exécutions
chuta à cinq. L’appareil répressif tournait cependant à plein régime bénéficiant de la collaboration des
services spéciaux de la police de Vichy, dont la sinistre SPAC 9. Alors que plusieurs centaines de militants
des structures du PC clandestin sont arrêtés en Bretagne (une centaine dans les Côtes-du-Nord en
deux vagues en 1943, l’une au printemps, l’autre en août) à la suite de trahison 10, les autorités ont plutôt
recours à l’emprisonnement dans l’attente d’une déportation organisée à partir du printemps 1944. Les
militants qui furent impliqués dans des actions militaires de grande envergure furent fusillés en 1943
comme Marcel Lerbret et Jean Queffelou. Les autres furent emprisonnés en même temps que leurs camarades
puis fusillés en mai et juin 1944. Au total dans cette première partie de la guerre (1940-1943) on note un
peu plus de 20 % des exécutions, toutes extérieures aux Côtes-du-Nord à une exception près.
9. Dans les Côtes-du-Nord, tous les acteurs et/ou victimes de l’époque parlent de la SPAC (Section de protection anti-communiste).
Ailleurs, beaucoup d'historiens évoquent le SPAC (Service). Ces brigades spéciales chargées de la répression étaient officiellement
appelées SRMAN, service de répression des menées anti-nationales. 10. Il est difficile d’évaluer les conséquences des aveux obtenus sous la torture. On sait cependant que ces pratiques, ainsi que le
retournement de "cadres", permirent le démantèlement d’une partie des structures du PC clandestin : ce fut le cas en particulier
lors de la trahison de Léon Renard en juillet 1943.
1944
L’année 1944 est l’année terrible. Plus des trois-quarts des exécutions (111 exactement) furent
concentrés dans une très courte période de trois mois encadrant le débarquement du 6 juin 1944 (mai,
juin, juillet). On note un équilibre entre les exécutions perpétrées dans et hors du département.
Dans les Côtes-du-Nord, il n’y eut aucune condamnation à mort suivie d'une exécution avant avril 1944.
Par contre, les Nazis exécutèrent 48 condamnés à mort entre le 6 mai 1944 et le 3 juillet 1944. Ces
exécutions furent concentrées géographiquement sur deux sites militaires la base aérienne de Servel
et le champ de tir de Ploufragan. De très nombreux costarmoricains furent exécutés à Rennes et dans
la proche banlieue rennaise à Saint-Jacques-de-la-Lande.
LES ARRESTATIONS
Les documents conservés aux Archives ne permettent pas de préciser quelles furent les autorités
d’occupation qui procédèrent aux arrestations (Gestapo ou feldgendarmes). En l’absence de
documentation complète, il est difficile d’établir des statistiques précises. Cependant le tableau ci-dessous
donne des indications intéressantes sur les corps de répression chargés de procéder aux
interpellations. Il souligne l’importance de la participation des autorités de Vichy dans les arrestations.
Autorités exécutrices des arrestations (1940-1944)
Corps de répression
Nombre
Autorités françaises
Gendarmerie Française
Police
Police spéciale française (SPAC ou SRMAN)
55
45
7
4
Autorités d’occupation
Gendarmerie allemande et police politique allemande (Gestapo)
79
Aucune information Arrestations conjointes
12
23
La milice (9 participations) et les groupes autonomistes bretons (8 participations) aidèrent sensiblement
les autorités lors des arrestations. La plupart de ces arrestations furent la conséquence de
dénonciations.
En 1944, beaucoup de résistants furent arrêtés à la suite de rafles c’est-à-dire d'opérations d’encerclement
de villages entiers ou de chefs-lieux de canton comme à Senven-Léhart (13 arrestations), Plouaret (7),
Penvenan (6), Callac (4), Moustéru (4), Loc-Envel et La Chapelle-Neuve (4) et Trébrivan (3). Les personnes
arrêtées furent soumises lors des interrogatoires à des tortures physiques et psychologiques, répétées
plusieurs jours durant, effectuées aussi bien par les autorités allemandes que par celles de Vichy.
Les autorités d’occupation exercèrent ensuite une double répression : une cinquantaine de résistants "identifiés" furent jugés puis fusillés, les autres, plusieurs dizaines, furent déportés.
LES JUGEMENTS
Contrairement aux idées reçues, les jugements se firent en conformité avec la législation en vigueur
dans le régime nazi. Les motifs des condamnations le plus souvent invoqués ont rapport avec une activité
militaire avérée comme le port d'arme ou la dissimulation d'arme(s). La participation à un attentat contre
les installations allemandes ou contre les membres de l'armée allemande, ainsi que l’espionnage au
profit d'une puissance en guerre contre l'Allemagne étaient également passibles de la peine de mort.
LOCALISATION DES EXÉCUTIONS HORS DU DÉPARTEMENT
UNE MAJORITÉ DE CÉLIBATAIRES
COMMUNE D'ORIGINE DES FUSILLÉS DANS LE DÉPARTEMENT
COMMUNE D'ORIGINE DES FUSILLÉS ET DES DÉCAPITÉS HORS DU DÉPARTEMENT
Certains prévenus furent défendus par un avocat accrédité par les autorités d'occupation 11.
On ne trouve aux archives départementales des Côtes d’Armor aucun procès-verbal de jugement ayant
conduit à une exécution. Jacqueline Sainclivier, qui a travaillé sur les fonds d'archives déposées à
Coblence en Allemagne (BundesArchiv), espérait y trouver les archives du tribunal militaire allemand
de la FeldKommandantur de Rennes. Malheureusement ces archives qui auraient pu donner de
précieux renseignements, sur la nature et l'intensité de la répression contre la Résistance, se révélèrent
introuvables 12.
11.En 1945, Maître Gamblin qui fut le premier préfet de la Libération, fut contesté par de nombreuses familles de fusillés qui
lui reprochèrent d’avoir perçu des appointements sans avoir vraiment défendu les prévenus. (Lettres d’une dizaine de familles,
archives de l’ANACR). 12.Jacqueline Sainclivier, La Résistance en Ille-et-Vilaine (1940-1944), PUR, 1993, p. 10.
LE "CÉRÉMONIAL" DE L’EXÉCUTION
Après le jugement, les condamnés avaient la possibilité de parler à un prêtre ou un aumônier, puis
d'écrire une lettre d'adieu à leurs proches. Cette dernière autorisation fut accordée pour tenter de
convaincre les familles et les proches de renoncer à commettre tout acte de résistance. Nous disposons
d’un ensemble de 21 lettres de fusillés 13.
La première exécution eut lieu le 5 décembre 1940, la dernière exécution le 3 juillet 1944. Les premières
fusillades de masse dans le département se firent le 6 mai 1944 à Ploufragan, ce jour-là 19 FTPF furent
exécutés. Elles furent une des conséquences du passage du maréchal Erwin Rommel, à Quintin, qui
préconisa d'appliquer les mêmes méthodes qu'en Russie. L’annonce de ces exécutions fut faite dans
la presse départementale et régionale, en particulier dans le quotidien L’Ouest Eclair. Les premières
fusillades firent l’objet d'une campagne d'affichage départemental (3 exécutions individuelles) en 1941.
Les campagnes d'affichage régional (21 exécutions collectives) eurent lieu en 1944.
13.Amédée Perrot propose une analyse les lettres de fusillés des Côtes-du-Nord, article p. 167 de ce cahier.
Lieux d’exécution
Les principales places militaires furent les deux principaux théâtres départementaux des exécutions.
Comme dans d’autres départements les autorités allemandes utilisèrent les champs de tir disponibles
comme à Ploufragan (19 exécutions) près de Saint-Brieuc ou de vastes espaces à proximité de terrain
d’aviation comme à Servel ( 22 fusillades dont treize le 16 juin 1944 et six le 3 juillet 1944). Hors
département, les principales exécutions eurent lieu au Mont-Valérien à Suresnes (3 jeunes lycéens
FUJP le 21 février 1944), sur le terrain d’aviation de Saint-Jacques-de-la-Lande près de Rennes (10
FTP le 31 mai 1944) et dans les enceintes militaires de Rennes (11 FTP le 8 juin 1944).
Il n'existe qu'un seul exemple connu avec précision de fusillade par groupe (Ploufragan) où les douze
victimes furent exécutées quatre par quatre à dix minutes d'intervalle. Dans tous les cas, le médecin
militaire allemand qui constatait la mort du supplicié délivrait le certificat de décès.
Les fosses contenant les suppliciés furent creusées à l'abri de tout regard afin d'éviter tout geste de
sympathie de la population.
Dans quelques cas, paradoxalement, les vêtements portés par le supplicié, parfois souillés de sang,
furent remis aux familles.
ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE ET SOCIOLOGIQUE DES FUSILLÉS ET DÉCAPITÉS
Jeunes et célibataires
La moyenne d’âge calculée des 56 condamnés à mort fusillés dans les Côtes-du-Nord (22,8 ans, 84%
avaient moins de 25 ans) est très significative. Seuls trois suppliciés ont plus de 25 ans. Ces jeunes
célibataires, entrés dans la Résistance à partir des premiers mois de 1944, vivaient souvent au domicile
familial.
La moyenne d’âge des 83 condamnés à mort fusillés (ou décapités) en dehors des Côtes-du-Nord, dans
dix départements différents à l’époque, est de cinq ans supérieure à celle de ceux fusillés dans les
Côtes-du-Nord (27,8 ans, 35% seulement avaient moins de 22 ans). Cette donnée est un des marqueurs
de ce groupe. Arrêtés dans la première phase de l’Occupation (1941-1942), ces cadres de la Résistance,
très souvent engagés politiquement et/ou syndicalement font partie de la génération issue du Front
Populaire. Le nombres des suppliciés, soutiens de famille, est plus élevé que dans le groupe précédent
(34% au lieu de 20 %).
L’agrégation des deux profils précédents souligne une moyenne d’âge des exécutés de 26 ans. Le
plus jeune exécuté avait 18 ans, le plus âgé 63 ans. Aucune femme ne figure parmi les suppliciés.
Originaires de l’Ouest des Côtes-du-Nord
On remarque que la quasi-totalité des 56 résistants fusillés dans les Côtes-du-Nord sont originaires de
l’Ouest des Côtes-du-Nord. Ces jeunes, nés dans le Trégor et l’Argoat, enracinés dans des communes
où l’on parle couramment le breton, ont de toute évidence étaient marqués par le "terreau" républicain,
laïque et progressiste, pré-existant. Une partie importante d’entre eux ont déjà rejoint les organisations
proches du parti communiste clandestin. A la Libération, la carte des votes communiste et/ou socialiste
lors des premières élections nationales montre le renforcement de cette tendance lourde.
La carte des communes d’origine ou de domiciliation des 83 fusillés ou décapités hors du département
nuance sensiblement la remarque précédente. On voit émerger d’autres zones d’influence politique.
Deux autres pôles émergent (Saint-Brieuc et Dinan) où se concentrent avant guerre une partie importante
des réseaux urbains des cercles militants du radicalisme, du socialisme et du communisme naissant.
On peut ici pointer l’importance de l’engagement des prolétaires du bassin granitier dinannais.
La carte de synthèse des 138 fusillés met en évidence le "prix payé" par certaines petites communes
comme Loc-Envel (200 habitants et 3 fusillés) ou Pleumeur-Gautier. Des chefs-lieux de cantons (comme
Callac) ou des communes sièges de sous-préfecture ont subi fortement cette répression (Guingamp ou
Dinan).
Composition sociologique
Depuis un peu plus de deux décennies, des recherches sur la sociologie de la Résistance sont menées
dans notre pays 14. L’étude faite pour l’Ille-et-Vilaine par Jacqueline Sainclivier est de ce point de vue
pionnière 15. Le tableau qui suit met en perspective les données qualitativement et quantitativement
différentes. Pour les Côtes-du-Nord nous avons retenu l’ensemble des fusillés et décapités opérant dans
notre département pour lesquels nous disposons d’une information claire. Nous avons "exclus", pour
les besoins de cette comparaison géographique, les fusillés qui bien qu’originaires des Côtes-du-Nord
vivaient dans un autre département. J. Sainclivier, pour l’Ille-et-Vilaine, a travaillé sur les résistants
engagés avant mars 1944. Si le tableau met en évidence les spécificités de chacun des départements,
on voit cependant se dégager des tendances lourdes au niveau sociologique. Pour les Côtes-du-Nord,
l’enracinement des fusillés dans les milieux populaires est très net même si le nombre des paysans
semble faible rapporté à son importance dans la société de l’époque (plus de 50 % de la population des
Côtes-du-Nord travaille dans l’agriculture en 1945).
14. Le numéro spécial du Mouvement Social dirigé par Antoine Prost contient l’essentiel des résultats de cette approche
quantitative. 15. Jacqueline Sainclivier a effectué une étude systématique des 1396 dossiers CVR (Combattants volontaires de la Résistance).
A la Libération, les résistants ont constitué des dossiers CVR afin de prouver leur appartenance à la Résistance trois mois avant
le débarquement du 6 juin 1944.
Police, gendarmerie et armée
-sous-officiers
-sous-officiers évadés
-officiers
-officiers évadés
7
6
0
1
0
6,5
113
74
2
36
1
8,1
Autres catégories
-ecclésiastiques
-sans profession
-Retraités
-Indéterminés
15
2
0
0
13
13,7
156
1
82
6
57
7,1
Total
110
100
1 396
100
Appartenance connue à des structures de la Résistance
La plupart des personnes exécutées hors du département avaient des responsabilités au sein de la
Résistance. Ils furent exécutés à Rennes ou à Paris en fonction de la gravité des faits reprochés par les
autorités d'occupation. Une très grande majorité des résistants exécutés étaient issus du mouvement
des FTPF (Francs Tireurs et Partisans Français) ou FTP. Certains d’entre eux avaient changé de
département pour des raisons de sécurité.
Organisations
Nombre
%
Résistance communiste
PC
FTP
FTP et militants JC et PC clandestins
83
6
44
33
77,6
FUJP
3
2,8
AS (Armée secrète)
11
10,3
Réseau Barbé CND Castille
2
1,9
Gaullistes
2
1,9
Réseau Lézardrieux
1
1
Réseau G. France, La bande à Sidonie
3
2,8
Franc-tireur isolé
2
1,9
Total
Appartenance connue (ou probable) à une structure
107 sur 129
(82,9 %)
Les condamnés non fusillés
Tous les condamnés à mort ne furent pas fusillés. Les tribunaux allemands accordèrent quelques
grâces en particulier dans les premières années de l’Occupation. A l’exception de Madeleine Marzin qui
s’évada, ils connurent tous la déportation 16. Jean Jolivet, Lucien Brout, Eugène Le Bell, Pierre Le Roux
et Hyacinthe Thétiot qui faisaient partie du groupe Roger Barbé furent arrêtés dans la nuit du 28 au 29
décembre 1940 à Lannion. Condamnés à mort le 12 avril 1941, leur peine fut commuée en réclusion
accomplie en forteresse à Karlsruhe (Allemagne).
Pierre Le Manach, condamné à la peine de mort le 29 avril 1941 par le tribunal militaire siégeant à Brest,
vit sa peine commuée à 5 ans de réclusion effectuée également à Karlsruhe.
Madeleine Marzin, institutrice au Yaudet en Ploulec’h en 1930-1931, fut condamnée à mort par le tribunal
spécial le 23 juin 1942, peine commuée le 22 juillet en prison à vie. Elle s’évada le 17 août 1942 en gare
de Montparnasse lors de son transfèrement à la Centrale de Rennes.
Ernest Delaunay, né à Ploubazlannec, fut arrêté le 21 mai 1942. Incarcéré à Angers, il fut condamné à
mort. Il fut déporté à Natzwiller.
Jules Pataou, condamné à la peine de mort avec Marcel Le Guillermic, Paul Nogré et Maurice Peigné,
ne fut pas exécuté. Il fut déporté à Neuengamme.
16. On peut lire les parcours de vie de ces déportés dans l’ouvrage de Marie Pierre Klein et Pierre Klein.
Bibliographie
- Jean-Pierre Besse, Thomas Pouty, Les fusillés. Répression et exécutions pendant l’Occupation (1940-
1944), L’Atelier, 2005.
- Christian Bougeard, Le choc de la deuxième guerre mondiale dans les Côtes-du-Nord, thèse de doctorat
d’Etat, Rennes II, 1986.
-Marie Pierre et Pierre Klein, Les déportés des Côtes-du-Nord, livre mémorial, 2007.
- Antoine Prost (sous la direction de), Pour une histoire sociale de la Résistance, Le Mouvement Social, N°
181, juillet 1997.
-Jacqueline Sainclivier, La Résistance en Ille-et-Vilaine (1940-1944), PUR, 1993.
- Notices biographiques rédigées pour Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et
du mouvement social (1940-1968), parution échelonnée de 2008 à 2015. L’association AMB (Association
Maitron Bretagne) est animée par Christian Bougeard, Alain Prigent et François Prigent.
LOCALISATION DES FUSILLADES DANS LE DÉPARTEMENT
COMMUNE D'ORIGINE DES 139 FUSILLÉS ET DÉCAPITÉS (1940 - 1944)
Alain Prigent, Serge Tilly
PRÉCISIONS DU COMITÉ DE RÉDACTION
A propos des notices
La grande majorité des notices ont été rédigées par Alain Prigent et Serge Tilly. La rédaction de certaines
notices est le fruit du croisement d’informations venant de plusieurs départements. Ces textes sont
donc signés collectivement.
Localisation géographique
Alain Prigent et Serge Tilly ont systématiquement précisé le département des localités citées respectant
ainsi les normes d’écriture du Dictionnaire national des Fusillés en cours d’élaboration. Que les lecteurs
costarmoricains ne s’offusquent pas de précisions qui peuvent leur apparaître excessives.
Origine des documents
Les documents insérés dans les notices proviennent des Archives départementales des Côtes d’Armor.
La cote est indiquée à droite de chaque document.
REMERCIEMENTS
Notre Comité remercie les familles de fusillés : Fernand Badier, Marcel Bitaille, Marcel Blanchard,
Jean-Baptiste Brault, Jean Burel, Eugène Cazoulat, Eugène Daniel, Marcel Danigo, Marcel Grall, Émile
Henry, Paul Herviou, Francis Lafranche, Maurice Lagadec, Georges Le Bonniec, Jean-Marie Le Gallais,
Marcel Le Guillermic, Auguste Le Pape, Jean-Baptiste Le Tallec, Roger Madigou, Charles Maillard, André
Marchais, Paul Nogré, Albert Portron, Henri Prual, Roger Quintric, Maurice Robert, Alfred Seguin,
Joseph Thoraval et René Thouément qui ont accepté de nous recevoir avec beaucoup de gentillesse et
de nous communiquer des documents qui nous permirent d’apporter des précisions aux notices biographiques.
Nous remercions Mme Le Jeune, directrice des Archives départementales des Côtes d’Armor, de nous
avoir autorisés à publier les documents de la série W. Nous remercions les personnels des Archives
pour leurs compétences et leur disponibilité.